7h30
Pour un dimanche matin, il y a un monde fou dans ce métro ! La moitié des gens se balade avec un sac plastique en guise de gilet, et quelques discutions excitées fusent ça et là, au sujet de "sas de départ", de "mur du 30ème" et autre "tunnel de la mort". Quelques fêtards du samedi soir nous regardent, ahuris. Dans le micro, la conductrice du métro souhaite bonne chance à tous les marathoniens.

8h00
Depuis la Place de l'Étoile, je descends l'avenue Foch transformée en vestiaire géant, essayant de me frayer un passage parmi les centaines de coureurs qui se pressent pour déposer leurs affaires. Il y a certainement un problème d'organisation, mais dans cette cohue, Karatekoud parvient à me retrouver et on s'encourage mutuellement avant de se perdre à nouveau dans la foule.
Le temps de déposer mon sac et de faire la queue aux toilettes, et je me retrouve un peu en retard. Je remonte l'avenue Foch et descends ensuite vers mon sas, à petites foulées, histoire d'avoir un échauffement succin tout de même.

8h45 - chrono : 0 h 00 min 00 sec
Un commentateur encourage les coureurs au micro, haranguant cette gigantesque foule chamarrée que nous formons. Chacun vient de sa région ou son pays (plus de 10 000 étrangers sont présents), chacun avec son histoire, son entrainement, ses objectifs. Chacun est unique, mais on est tous dans la même galère, prêts à avaler 42 bornes. En course à pied (à mon niveau), la compétition est davantage synonyme d'entraide que de rivalité. Le compte à rebours est égrainé : 3, 2, 1... Les élites s'élancent déjà, fendant l'air à plus de 20km/h.

chrono : 0 h 05 min 00 sec - km : 0
La musique des Charriots de Feu donne une dimension épique au départ déjà démesuré par ses dimensions. Devant moi courent 10 000 personnes, et je sais que si je me retourne, j'en verrai le double. Ça et là, des bannières s'agitent alors les meneurs d'allures prennent leurs marques. L'avenue des Champs-Élysée est devenue une immense masse mouvante qui progresse sous le doux soleil d'avril. L'instant est magique.

chrono : 0 h 24 min 21 sec - km : 5
Je prends un départ assez rapide (trop, en fait), avec pour base 4'55/km, visant un hypothétique 3h30. Je me sens très bien, même s'il faut faire constamment attention aux autres coureurs, aux trottoirs, poteaux, voitures stationnées. Je dépasse le Musée du Louvre et arrive tranquillement au kilomètre 5 à l'Hôtel de Ville. Jusque là, tout va bien !

chrono : 0 h 48 min 38 sec - km : 10
J'ai 30 secondes d'avance, ce qui est sans doute un peu déraisonnable. Je me fais la réflexion que je devrais peut-être ralentir, puis, me souvenant que je cours complètement au jugé (sans véritable prépa, j'ignore ce que je vaux vraiment), je décide d'accrocher un meneur d'allure qui doit m'emmener au bout en 3h30. On arrive au Bois de Vincennes, terres connues, qui me rappellent le semi de Paris. C'est sécurisant de courir dans des rues que l'on connait. Le soleil commence à taper et avec mes 2 t-shirt l'un sur l'autre, j'ai déjà un peu chaud.

chrono : 1 h 13 min 26 sec - km : 15
Je maintiens mon allure à travers le Bois de Vincennes, suivant scrupuleusement le meneur d'allure. Je me souviens avoir lu quelque part que les 15 premiers kilomètres doivent ressembler à une promenade de santé, et qu'il faut se réserver pour la suite. Pourtant, je sens déjà la fatigue monter. Ce n'est que le début.

chrono : 1 h 44 min 03 sec - km : 21,1
J'ai vraiment un coup de fatigue dans ce Bois qui n'en finit pas de monter. Je sais aussi que j'arrive au maximum de ce que j'ai couru en compétition. Depuis le 15ème, j'ai à la fois un peu faim et je suis aussi un peu nauséeux. Je prends un gel énergétique au 19ème, comme j'avais prévu.

chrono : 2 h 03 min 46 sec - km : 25
Je regagne un peu de temps, mais il ne faut pas se leurrer, cette portion du parcours est en descente et aide beaucoup à se refaire. Car je sens bien que mes jambes s'alourdissent, qu'une fatigue inévitable est en train de tomber sur moi comme une chappe de plomb. Le mur du 30ème ? Il commence à me faire bien flipper, parce que je suis déjà très vulnérable.  J'essaie de prendre du recul sur la course, et je me vois, essoufflé, ayant chaud, harassé... je me dis que j'avais prévu d'être dans cet état au 35ème. Il faut que je me ressaisisse !

chrono : 2 h 30 min 27 sec - km : 30
Mais rien à faire, je suis à bout. Je décide, au kilomètre 28, de marcher un peu, pour reprendre mon souffle et laisser le temps à mon cœur d'avoir un rythme plus lent. Parfois, une petite pause permet de repartir de plus belle, en meilleures conditions. Mais lorsque je me mets à marcher, je me rends compte que mes jambes sont vraiment douloureuses. J'avance au ralenti, en grimaçant. Les spectateurs m'encouragent, m'interpellant par mon prénom comme s'ils me connaissaient ! C'est vraiment une bonne idée d'avoir inscrit les prénoms des coureurs sur leur dossard. Je repars à petites foulées, comprenant que je ne passerais pas sous les 3h30. Cela dit, ça ne me touche pas plus que ça puisque mon objectif de la journée est simplement d'arriver au bout.

 

Arrivent les fameux tunnels, qui, sur le marathon de Paris, sont réputés pour détruire le moral. Il y a un tunnel qui est vraiment long, où on ne voit pas le bout pendant longtemps, où les spectateurs sont complètement absents, où la lumière est étrange, et les bruits pleins d'échos. L'ambiance est vraiment étrange, il faut l'admettre, et c'est ici que le moral devrait chuter. Mais j'ai derrière moi une troupe de joyeux lurons qui profite de l'écho pour lancer quelques slogans bien rodés. "On n'est pas fatigué !" Au bout d'un moment, une sorte de hola sonore arrive à mes oreilles : les coureurs qui sont au début du tunnel crient, ceux qui sont devant eux prennent le relais, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on entende le hurlement de dizaines de coureurs amplifié par les échos arriver jusqu'à soi, et qu'on crie à son tour.
Des tunnels comme ça, je m'en referai bien tous les jours, et ce cauchemar de marathonien est pour moi un excellent souvenir de bonne humeur et d'ambiance festive, alors même que j'étais déjà épuisé physiquement.

chrono : 3 h 05 min 31 sec - km : 35
Ce n'est plus vraiment une course comme je l'aurai imaginé, mais plutôt une alternance de marche et de footing. Impossible de faire plus. Certains coureurs adoptent un rythme lent et régulier, mais ce n'est pas mon cas: une fois que je cours, c'est vite, mais je recommence souvent à marcher. Je me dis qu'on ne peux pas comprendre vraiment ce qu'est un marathon avant de l'avoir couru. En tout cas moi je n'avais compris à quel point c'est difficile. "Inhumain", me dis-je. Je regarde ma montre et j'ai un sourire en pensant que Ludo doit déjà être arrivé. Je mange un quartier d'orange au ravito, regardant autour de moi tout ces gens pressés. Tiens, le meneur d'allure  des 3h45 vient de me dépasser. Je réfléchis en buvant une gorgée de Powerade : Combien de temps me reste-t-il par kilomètre pour arriver en moins de 4h ? Dur de faire des maths en étant aussi fatigué !

chrono : 3 h 55 min 00 sec - km : 42,195
La course a pris une toute autre dimension qu'au début. Ce n'est plus la marée humaine enthousiaste qui salue les fanfares et les spectateurs, c'est devenue une assemblée silencieuse de coureurs rendus humbles par 40 bornes dans les jambes, pliés sous l'effort. Je trouve soudain inadmissible qu'on nous oblige à courir autant. Puis je réalise avec un sourire que c'est moi qui l'ai voulu. Je songe à la pluie du Semi Marathon de Paris 2009. Si j'avais eu ce temps là, aurais-je eu la volonté de terminer ? Mais il fait beau, le public est là. Des supporters du Marathon du Beaujolais distribuent des verres de rouge. Bien courageux est celui qui en boira, car les estomacs sont fort malmenés ! J'ère dans le Bois de Boulogne sans fin. Qu'est-ce que c'est long !

Et puis, arrive le kilomètre 42. Il est beau, ce panneau "42" ! On est content de le voir ! Certains coureurs ont la force d'accélerer. Je préfère quant à moi profiter de ces derniers instants sans me ruiner davantage. De toute façon, je suis  épuisé depuis bien longtemps. Ca y est, l'arrivée est visible. Je ne vois plus que le pavé sous mes chaussures, et peut-être, au loin, l'Arc de Triomphe. Je longe le public sans le voir. Je sais que j'ai gagné. Quelques mètres plus loin, je marche sur le tapis rouge de la ligne d'arrivée. Courir mon premier marathon en me basant presque exclusivement sur mes acquis et un entrainement quasiment absent, et finir ce marathon, c'était mon plus gros défi depuis que je tiens ce blog. Et ce défi, je l'ai remporté. Maintenant, moi aussi, je suis un marathonien.

Chrono : réel : 3h55m00s / officiel : 3h59m13s
Classement : réel : 11969 / officiel : 12522

Merci à tous mes lecteurs